[PROPAGANDE] C’est officiel : Le cannabis soigne le Cancer



Un site perdu au milieu d'Internet a connu son petit moment de gloire sur Facebook en publiant, le 18 juillet 2016, un article très rigoureux:
"C’est officiel : Le cannabis soigne le Cancer (officiel hein?) 
L’Institut National du Cancer vient de confirmer secrètement (je sais pas ce que signifie "secrètement" dans le vocabulaire des jeunes d'aujourd'hui, mais le bruit court qu'en français c'est plutôt l'exact opposé de "officiel") que le cannabis soignerait (ouais alors on passe de "c'est officiel" et "confirmer" à un bon gros conditionnel, c'est comme si je te disais: "c'est officiel, le PS est possiblement de gauche") le cancer"
(... et puis alors, je connais pas précisément l'intitulé des missions que l'Etat a confiées à l'Institut National du Cancer, mais je doute que "confirmer secrètement" des trucs en fasse partie)

Traduction:

Des scientifiques recommandent le cannabis pour SOULAGER (pas soigner) les EFFETS SECONDAIRES de la CHIMIOTHÉRAPIE (pas du cancer).

Mi Putaclic - Mi Propagande

Difficile de classer cet article. Pour une fois il n'émane pas d'un site mainstream d'information mas d'un blog semi-militant abordant tout un tas de sujets sur le bien être, les médecines alternatives, les vices de la société moderne, etc.
J'ai souri en voyant que 99% des articles font moins de 1000 vues et que celui dont nous parlons aujourd'hui en a fait plus de 130 000


Pour autant, le contenu de l'article cite de vraies sources et le problème ne se situe pas tant dans les arguments avancés mais plutôt dans les conclusions.

L'article cite la page de l'Institut National du Cancer américain (le NCI) à propos du cannabis.
Et celui-ci fait effectivement part de résultats encourageant d'études en laboratoire et sur des souris. Notamment le fait de pouvoir "tuer les cellules cancéreuses tout en protégeant les cellules saines".


Consensus scientifique

Il est important, pour comprendre les réserves qui s'imposent, de revenir sur les fameuses "études scientifiques".
On entend à tout va que telle étude a prouvé que manger du soja fait grandir ou que sniffer de la coke améliore la résistance aux cons, etc. On va commencer simple: une étude seule n'a pas de valeur. Voilà !

Bon maintenant, parlons de l'utilité de ces fameuses études scientifiques. Lorsqu'une étude apporte des résultats intéressants, elle va permettre d'avancer une hypothèse (par exemple que le nutella cause la calvitie). Pour autant, à ce stade, on ne considère pas que l'hypothèse est établie.
On attend que plusieurs scientifiques dans le monde confirment et reproduisent les résultats MAIS AUSSI que d'autres mettent au points et testent des protocoles pour infirmer l'hypothèse.
Si plusieurs études attestent des mêmes résultats et qu'aucune étude n'a réussi à infirmer l'hypothèse, alors celle-ci peut être établie comme faisant un consensus scientifique.

Pourquoi ces précautions? Tout simplement car le résultat d'une seule étude peut être biaisé par plusieurs facteurs:
  • La qualité du protocole de test (tous les scientifiques du monde ne sont pas aussi rigoureux, il peut aussi y avoir tout simplement une erreur), notamment s'il s'agit d'une étude rétrospective ou prospective.
  • Un élément tiers touchant les sujets de l'étude (par exemple si tous les sujets qui mangent du nutella habitent près d'une centrale nucléaire, les résultats peuvent être totalement perturbés)
  • La falsification (on ne peut pas exclure que des scientifiques tentent d'"orienter" leurs résultats: par idéologie, pour gagner de l'argent, car leur labo leur met la pression pour publier, etc).
  • ...
Le fait d'attendre que les résultats soient confirmés à plusieurs endroits du globe permet d'être plus confiant sur leur véracité et notamment leur indépendance vis à vis des facteurs environnementaux.
Par exemple, si le nutella semble rendre chauve les occidentaux mais ne semble avoir aucun effet sur les asiatiques, il se peut qu'il se combine en fait avec un gène propre aux occidentaux et que, sans ce gène, il n'ait pas d'effet négatif.
Cela permet aussi de réduire les risques de résultats erronés liés aux facteurs de confusion du paradoxe de Simpson.

Mais le meilleur exemple n'est pas très loin puisque c'est justement le THC: une étude de 2000 (portant sur deux groupes de sept et six souris) suggérait que le THC pourrait avoir un effet aggravant sur l'évolution des cellules tumorales. Les conclusions de l'article n'ont pas été corroborées par des études ultérieures (et aujourd'hui nous parlons même d'un effet bénéfique).


Donc voilà, l'institut national du cancer fait état de résultats encourageants car on en est pas encore au niveau du consensus scientifique et que vous trouverez toujours une étude qui dit ce que vous aimeriez être la vérité.
Par exemple, sur la toxicité de la fumée du cannabis par rapport à celle du tabac, on a entendu tout et son contraire, à chaque fois appuyé sur des "études scientifiques". Donc une seule étude brandie comme "preuve", dans l'un ou l'autre camp, serait ridicule.

Les raccourcis

La thèse défendue par le site est que "le cannabis soigne le cancer". Ce que disent les études c'est que "les cannabinoïdes soigneraient les tumeurs chez les souris".

3 problèmes:
  • cannabinoïdes ≠ cannabis
  • ce qui vous soigne quand vous êtes malade peut vous tuer quand vous êtes sain
  • souris ≠ humain (ça a l'air con, mais on va voir que ça a son importance)


Les cannabinoïdes

Les résultats des études concernent, en effet, les impacts des cannabinoïdes, pas du cannabis en entier. Le cannabis contient, à l'état naturel, plusieurs cannabinoïdes, dont les 3 plus connus: Tétrahydrocannabinol (THC), cannabidiol (CBD) et cannabinol (CBN).
Des études commencent à montrer que le THC et le CBD ont des effets contre le cancer. Notamment le CBD aurait des effets plus prometteurs et sans causer l'effet psychotrope du THC (il te rend pas perché quoi). Il y a pas mal de produits distribués qui ne contiennent, du coup, que le CBD (car il serait aussi prometteur contre les convulsions, l'anxiété, la schizophrénie, peut être même l'épilepsie).

Donc souvent c'est donné en comprimé par voie orale, mais certainement pas fumé.

Le cannabis contient donc ces 3 cannabinoïdes mais aussi plus de 100 autres dont les effets sont méconnus. Et le cannabis fumé contient aussi du goudron et toutes les merdes auquel il peut être coupé.
Toute fumée inspirée est cancérigène, celles du cannabis et du tabac le sont aussi.
Donc, si vous n'avez pas de cancer et si vous fumez du cannabis pour essayer de prévenir son apparition, vous allez seulement vous en créer un.

De pourquoi on prend pas du prozac tous les jours "au cas où"?

Même si le cannabis ne contenait QUE ces cannabinoïdes, le fait de prendre quelque chose qui guérit un truc, quand on n'a pas ce truc, peut justement vous flnguer.
Les études sur les cannabinoïdes tendent à montrer qu'ils sont efficaces contre plusieurs pathologies mentales, dont l'anxiété. Et ben inversement, chez des sujets sains, ça pourrait provoquer de la paranoïa ou de la dépression. Rien ne permet d'en tirer certainement une relation de causalité, mais ça incite à être prudent.

Tout produit qui traite un problème n'a pas automatiquement un effet préventif contre ce problème: des fois c'est le cas, des fois non. Mais par exemple, je vous déconseille de vous faire une chimio tous les mercredi pour "prévenir" le cancer.

Donc dire que les cannabinoïdes ont des effets positifs contre les tumeurs, n'est absolument pas équivalent au fait de dire que c'est bon pour les personnes qui n'ont pas le cancer.

Des souris et des hommes

L'INC indique que les tests sur des animaux montrent des résultats prometteurs. L'article de Elishean au feminin laisse penser à demi-mots que "c'est bon c'est admis, il reste à valider sur l'humain, c'est un détail, on peut aller se rouler de l'anti-cancer quotidien".

Alors, c'est dommage d'avoir à le préciser, mais les souris et les hommes sont différents...et c'est pas un détail.


Les tests médicaux sur les animaux

Bien alors, on fait des tests sur les rats et souris car :
  • ce sont des mammifères qui partagent 90% de notre génome
  • ils sont petits (on peut en avoir plein dans un labo sans que ça prenne trop de place) et dociles à manipuler
  • ils se reproduisent vite (3 semaines de gestation et un individu adulte en 2 mois), donc on peut vite observer les impacts sur les générations qui suivent
Et ensuite ça pose plusieurs problèmes car:
  • au niveau de l'éthique, on gagne pas des points de karma
  • les lignées utilisées pour la science sont parfois ultra consanguines et développent des pathologies qu'on peut, à tort, attribuer à l'objet du test (si on veut savoir si les blonds sont des enflures, un consanguin comme Geoffrey Baratheon pourrait fausser les résultats)
  • les résultats peuvent ne pas être applicables aux hommes 
Sur ce dernier point, le sujet est brûlant.

Les biologistes tendent plutôt à dire que si quelque chose s'applique à une souris par exemple, dans 99,9% des cas c'est transposable à l'Homme.
De leur côté, les scientifiques/associations contre les tests sur les animaux pointent des contre-exemples intéressants:
"Avec les protocoles actuels [...] l'aspirine n'aurait jamais pu être commercialisée. Cette molécule produit des malformations sur l'embryon chez le rat, la souris, le lapin, le hamster et le cochon d'Inde… et si vous exposez un rat aux doses d'aspirine couramment utilisées chez les patients humains, vous le tuez avec une probabilité de 50 %."

A l'inverse, la thalidomide, prescrite comme antinauséeux aux femmes enceintes dans les années 1950, avait été testée sur le rat sans montrer d'effets tératogènes, responsables de malformations de l'embryon. Son utilisation sur les humains s'est soldée par un scandale de grande ampleur : environ 15 000 bébés sont nés avec de graves malformations.

Chez le rat, la morphine prolonge la douleur, alors qu'elle l'atténue chez l'homme. La pénicilline tue les cochons d'inde.

Ebola a déjà été stoppé deux fois chez les singes en utilisant des petits ARN interférents et des vaccins expérimentaux sans que cela soit finalement transposable aux humains.

Oraflex, censé guérir les rats d'une forme d'arthrite, lorsque prescrit aux humains, causa des effets secondaires graves et des décès.

La liste est longue et pas toujours facilement vérifiable. Attention donc à ne pas la prendre au pied de la lettre. L'important à retenir tient probablement dans les mots du biochimiste Claude Reiss (ancien directeur de recherche au CNRS et président de l'association Antidote-Europe): "Nous ne sommes pas des rats de 70 kg !"




Donc une certaine prudence s'impose entre les premiers résultats expérimentaux sur des animaux et la réalité sur l'Homme.
En l'attente de tests sur les humains, il serait "cavalier" de recommander aux gens les cannabinoïdes contre le cancer.

Résumé

En définitive:
  • L'INC recommande le cannabis pour soulager les effets secondaires des chimio, pas pour soigner le cancer
  • Les cannabinoïdes (pas le cannabis) montrent des signes prometteurs contre les tumeurs (mais fumer du cannabis risque toujours plus de vous filer le cancer que de vous le guérir)

Sources

L'avis de l'INC
L'article original de Elishean au féminin au moment où je rédige
Les effets actuellement admis du cannabis
Une réflexion sur les tests sur les animaux
Une super vidéo de Science Etonnante sur le paradoxe de Simpson

Cet article vous est offert par StopBitchingWith.Science, Lobby militant pour que les kellogs aient des meilleurs jouets à l'intérieur

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